| Robert MIRANDA
Working with the freshly dead
Mes petits jardins - mode d'emploi
Je prends des récipients en plastique
souple (les cuves des photographes sont les meilleures car leurs fonds
souples permet de créer des bosses et des creux en mettant des
cales dessous. Je verse une couche de graviers que je recouvre d'une
fine couche de sable; ce sera la réserve d'eau que je remplie
par un tuyau terminé d'une crépine (c'est le "trou"
que l'on voit dans tous les jardins lorsqu'ils sont secs). Cette nappe
phréatique me permettra de faire apparaître ensuite des
sources et des puits artésiens grâce au système
de calage disposé sous les bacs.
Là-dessus je dispose un lit de copeaux de noyer que je recouvre
de pages de journaux. Toujours les pages financières avec les
cours de la bourse, les graphiques, les actions qui montent, celles
qui descendent.
Ensuite je vais chercher au pied de mon immeuble, dans les endroits
humides et frais, des mousses et des lichens qui poussent sur une espèce
de tissus non tressé fait de cheveux, de poils (une carte d'identité
génétique de l'immeuble) que dispensent les draps qui
pendent aux fenêtres; à cette occasion, j'ai toujours l'impression
de scalper le bitume dont sont fait ces passages à l'abri de
la lumière. Je dois dire que le meilleur moment de la semaine
pour cette récolte, c'est le dimanche matin: je peux ramasser
des préservatifs plein d'une espérance de vie à
jamais prisonnière, du concentré d'ADN
Les tapis disposés sur les feuilles de journaux comment à
créer un paysage, mais il faut du temps, beaucoup pour qu'ils
entrent en symbiose avec leur support et croître et se multiplier.
Une fois le paysage créé, l'irrigation en place (l'eau
traversant les copeaux de noyer donne à l'ensemble cette couleur
de terre brûlée) la nature peut devenir luxuriante ou chétive
car je laisse certaines surfaces dans l'ombre éternelle, je la
pollue aussi avec des traitements à l'huile de vidange mélangée
à divers solvants tel le trichloréthylène, ou je
la pigmente en surface et en profondeur en injectant de la couleur,
véritable poison, que de minuscules gastéropodes remonte
en surface, créant de magnifiques tumulus vermillon. Etc.
Et ces jardins attendent
Ils attendent la venue de corps sans
vie mais encore chauds. Chauds parce que la mise en uvre du rite
funéraire doit se faire avant toute raideur cadavérique.
J'utilise des bâtonnets de bambou teint en rouge pour les attacher,
je les plante dans le sol en les disposant soigneusement autour des
corps de façon à guider les déplacements d'une
colonne vertébrale ou d'un membre
car les vers gloutons
et avides créent le chaos dans ces organismes à l'architecture
complexe et molle. Chaos que j'ai appris à dominer, à
diriger.
Ces bâtonnets sont-ils l'expression d'un rite funéraire
exotique ou l'image du supplice d'un saint, peut-être un hommage
à Uccello qui à travers les batailles qu'il nous montrât,
inventait la perspective.
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